L’HÉRITAGE COLONIAL.
LE SEXISME DANS LA CONSTRUCTION DES STÉRÉOTYPES RACISTES.
Myriam Paris
Doctorante en philosophie université Paris VIII
Commission femmes de l’ASTI de Nantes
Quelle est la condition spécifique des femmes immigrées et celle de leurs filles par rapport à celle des autres femmes françaises ? L’irruption de Ni Putes Ni Soumises sur la scène politique, les débats suscités par la loi interdisant le port du foulard dans les écoles, l’appel des Indigènes de la République, les révoltes de l’automne 2005, sont autant d’évènements qui ont fait publiquement émergé cette question en France. Depuis quelques années, en effet, on s’interroge sur le vécu des femmes racisées, sur la condition de celles d’entre nous qui affrontons quotidiennement le sexisme et le racisme.
Comment ces deux systèmes de domination s’imbriquent-ils ? Je me propose d’aborder cette question à travers une mise en perspective historique, en examinant l’interaction du racisme et du sexisme dans des contextes coloniaux.
Le sexisme peut être défini comme l’ensemble des rapports de domination des hommes sur les femmes. Cette domination se manifeste par les multiples inégalités, discriminations, contraintes et violences qui affectent les femmes dans toutes les sociétés. Elle est principalement combattue par des femmes.
Pourtant, dans les contextes coloniaux, les dénonciations les plus bruyantes proviennent des élites coloniales. Ces élites n’ont aucune velléité féministe : leur rhétorique prétendument « anti-sexiste » leur permet d’édifier des stéréotypes racistes.
L’un des exemples les plus éloquents dans le cas de la colonisation britannique est celui du comportement des autorités coloniales face au sati en Inde, pratique en vertu de laquelle des veuves de certaines régions étaient immolées. Les colons, qui ont largement contribué à répandre et institutionnaliser cette pratique, l’ont interprétée comme une marque de barbarie, d’arriération, et en définitive, d’infériorité anthropologique des hommes indiens. Ce discours leur permettait en retour d’apparaître « gentlemen » et de s’autoproclamer bienfaiteurs et protecteurs des femmes indiennes(1). Dans cette rhétorique, le sexisme est considéré comme un attribut congénital des hommes réputés barbares, et à l’inverse, l’émancipation et la moralité une caractéristique naturelle des sociétés dites civilisées.
Le stéréotype du Noir qui émerge avec l’esclavage colonial au XVIIe siècle obéit à un mécanisme analogue : dans les discours coloniaux, les Noirs sont considérés comme des hommes naturellement enclins au viol et à la polygamie, incapables de contrôler leur sexualité, soumis à leurs instincts.
Là encore, sous couvert de protéger les femmes, ces discours construisent l’image du Noir sauvage et bestial, et par là même, celle du Blanc moral et policé. Ces Blancs organisaient et perpétraient au même moment les viols des femmes qu’ils tenaient en esclavage. Dans ce contexte, l’accusation de barbarie sexuelle remplit une double fonction : premièrement, elle permet de représenter les Noirs comme une menace sexuelle, donc de dissuader les Blanches de les approcher : celles-ci sont considérées comme le domaine réservé des colons, un territoire à protéger contre l’intrusion des hommes noirs. Deuxièmement, la stigmatisation sexuelle permet de faire oublier les viols perpétrés par les colons puisqu’elle les fait apparaître comme les détenteurs exclusifs de la moralité. Ici, comme dans d’autres guerres coloniales s’opposent deux patriarcats, et l’un des ressorts stratégiques de la puissance impériale est d’humilier, de ringardiser le patriarcat ennemi - notamment en s’appropriant sexuellement « ses » femmes(2).
Les stéréotypes racistes affectant les hommes ont également souvent visé à désolidariser les femmes colonisées des hommes colonisés.
L’un des cas les plus emblématiques est celui de l’Algérie où la rhétorique coloniale a édifié la figure de l’Arabe voileur.
En 1958, les autorités françaises ont organisé des cérémonies de dévoilement de femmes algériennes : mise en scène de l’émancipation des Algériennes par la toute puissance coloniale française(3). L’enjeu était de faire apparaître les Algériens comme leur principal oppresseur, de les inviter à les combattre, donc à s’associer à l’impérialisme. La puissance coloniale ne prétendait pourtant pas émanciper les femmes des colonies en y instituant des gigantesques bordels où des milliers d’entre elles furent prostituées(4). Mais précisément, les scènes de dévoilements, outre le fait qu’elles contribuent à érotiser le corps des algériennes, parent d’un verni féministe la « mission civilisatrice » et tentent de désolidariser les Algériennes des Algériens anti-colonialistes sous couvert de les libérer.
L’ « injonction de déloyauté »(5) est au cœur du discours raciste qui circule dans la France d’aujourd’hui, et comme dans le passé, elle mobilise des stéréotypes prétendument anti-sexistes tels que l’Arabe voileur, le Noir polygame, le Réunionnais violent etc. Cette injonction génère de fortes contraintes sur celles d’entre nous qui en sont les destinataires(6). D’abord parce que certains des hommes qu’elle cible sont tentés d’y répondre en renforçant le contrôle qu’ils exercent sur nous, de limiter notre autonomie. Ensuite, parce que les gestes de déloyauté se révèlent piégés dans un contexte où nous sommes plus écartées que les autres femmes du marché du travail, où donc notre indépendance économique vis-à-vis des hommes est plus difficile à conquérir. Enfin, opprimées à la fois par le racisme et le sexisme, nous devons à la fois nous solidariser des hommes qui subissent le racisme et combattre le sexisme : or ce combat risque toujours d’être instrumentalisé par la rhétorique raciste. Ce sont les conditions d’une prise de parole qui sont ainsi restreintes. De ce fait, la construction de solidarités féministes peut difficilement se dispenser d’une réflexion et d’une pratique qui prennent en compte les contraintes spécifiques qui pèsent sur chacune d’entre nous, spécificités liées à l’imbrication des rapports de domination et des antagonismes sociaux forgés par le capitalisme, le sexisme et le racisme.
Notes
1 Voir à ce sujet notamment Gayatri Chakravorty Spivak, « Les subalternes peuvent-ils s’exprimer ? » in Mamadou Diouf, L’historiographie indienne en débat. Colonialisme, nationalisme et sociétés postcoloniales. Ed. Kartala/Sephis, Paris, 1999.
2 L’analyse présentée dans ce paragraphe est développée dans un article co-écrit avec Elsa Dorlin : voir Myriam Paris, Elsa Dorlin, « Genre, esclavage et racisme : la fabrication de la virilité », Contretemps, n°16, Mai 2006.
3 Voir Todd Shepard, « la ‘bataille du voile’ pendant la guerre d’Algérie » in Charlotte Nordmann( Dir.) Le foulard islamique en questions, Ed. Amsterdam, Paris, 2004.
4 Voir à ce sujet Christelle Taraud, La prostitution coloniale Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962), Ed. Payot, Paris, 2003.
5 Terme emprunté à Saïd Bouamama.
6 Nacira Guénif et Christelle Hamel ont consacré une grande partie de leurs travaux aux effets du racisme sur les descendantes de migrants nord-africains en France. Voir notamment N. Guénif Des beurettes, Ed. Hachette Littératures, Paris, 2003 et Christelle Hamel, « De la radicalisation du sexisme au sexisme identitaire » in Migrations & Société, n°99-100, Mai-Août 2005.