Fédération des Associations de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés
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Femmes

8 mars 2007

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    LA SITUATION DES FEMMES IMMIGRÉES ORIGINAIRES DE TURQUIE EN FRANCE.

    Le travail de l’association ELELE

    Gaye Petek
    Directrice de ELELE, migrations et cultures de Turquie
    membre du HCI

    L’extrême majorité des femmes turques issues de l’immigration vivant en France ont encore beaucoup d’obstacles à surmonter avant d’être suffisamment intégrées et pouvoir participer à la vie publique et politique. Pour elles, les principaux handicaps dans la voie de l’émancipation ne tiennent ni à la société d’accueil ni aux discriminations qu’elles pourraient subir de la part de la société française.
    Certes, il existe des déficits liés à l’accueil de ces femmes qui n’ont pas bénéficié jusqu’à encore très récemment d’une politique d’accueil systématique pouvant leur permettre de gagner leur autonomie, mais l’essentiel des obstacles proviennent de leur milieu d’origine familiale et communautaire.
    Nous retrouvons dans le contexte migratoire une situation conforme à celle de la Turquie : une minorité de femmes possèdent des droits identiques à ceux des femmes européennes et une majorité d’entre elles, ont ces droits, mais n’en jouissent pas car elles n’en possèdent pas les clés d’entrée.
    La situation des femmes transplantées mais aussi de beaucoup de leurs filles est souvent encore plus difficile qu’au pays d’origine. Le poids de la coutume, de la religion et des traditions les plus archaïques, pèse davantage encore sur elles.

    Le paysage féminin originaire de Turquie en France est diversifié sans être totalement hétérogène notamment parce que souvent elles partagent une communauté de destin : la privation de leurs libertés.
    Constituant près de la moitié des originaires de Turquie cette population féminine se compose ainsi :

    - les femmes de la première génération arrivées en France par le biais du regroupement familial dans le cadre de l’immigration économique du début des années 70.
    - les filles issues de l’immigration venues avec leurs mères encore très jeunes et qui ont partiellement été scolarisées en France. Elles sont aujourd’hui âgées d’une trentaine d’années.
    - les françaises nées en France de parents immigrés
    - les brus qui sont venues rejoindre un époux né ou qui a grandi en France par le biais du regroupement familial, ou comme conjointes de français.

    La plupart vivent de très grandes difficultés : contrôle communautaire et familial exacerbé, pressions fortes au nom de « l’honneur », de la loyauté au groupe, de la pudeur exigée des femmes et elles sont sacrifiées sur l’autel de la sacro-sainte virginité. Elles subissent donc une oppression qui laisse peu d’entre elles dans la capacité de réaliser un parcours d’études ou une carrière. On leur dénie le droit de faire des choix pour leur vie. Le plus souvent elles vivent enfermées entre femmes sans avoir la possibilité d’acquérir de l’autonomie et celles qui y parviennent y réussissent malheureusement au prix de conflits extrêmement violents ou d’une rupture avec leur famille.

    Privées de liberté, écartées de tout lien social, parfois délaissées au pays, mariées avec un homme qu’elles n’ont pas choisi et souvent par la force, elles sont très nombreuses à être victimes de violences conjugales et familiales

    Il faut noter que les trois quarts des jeunes nées en France et 95 % de celles qui sont arrivées jeunes adolescentes en France, sont mariées presque toujours sans qu’il ne soit tenu compte de leur désir, avec un conjoint turc de Turquie. Il en est de même pour les garçons mais on comprendra aisément que les effets n’en sont pas identiques.

    Les brus venant de Turquie sont, dans ce paysage féminin, celles qui souffrent le plus, sachant qu’elles cumulent les handicaps. Elles ne connaissent pas leur environnement social (elles ont parfois été séquestrées par la belle famille), elles ne parlent pas le français, elles sont ignorées par des maris qui vivent une double vie et elles subissent des violences émanant principalement de leur belle-mère et parfois de leur conjoint.

    Étrangement, on constate que beaucoup de ces brus étaient plus libres et vivaient une vie plus moderne en Turquie. Elles nous disent souvent être stupéfaites devant les principes féodaux encore en cours dans les familles transplantées.

    Citons par exemple cette bru qui nous raconta qu’à son arrivée, son mari était venu la chercher à l’aéroport pour la conduire dans la petite commune où ils résideraient. Ils roulèrent assez longtemps, puis quelques kilomètres avant d’arriver, il arrêta la voiture, sortit un foulard et dit : « maintenant il faut que tu mettes ça parce que tu n’es plus en Turquie ici ».

    Les jeunes françaises ont bien sûr plus de facilités à contacter des personnes relais. Elles peuvent trouver des soutiens dans leur volonté de refuser ce système ou de vouloir s’en échapper. La plupart d’entre elles choisissent la rupture et quittent leur famille lorsqu’un mariage forcé s’annonce. Quelques adolescentes, heureusement moins nombreuses, peuvent être également retirées du système scolaire jusqu’au mariage ou pire encore, renvoyées en Turquie dans un lycée coranique avant d’être mariées. Ces situations sont les plus difficiles à traiter puisque beaucoup d’entre elles refusent qu’il y ait signalement au juge des enfants et elles disparaissent, sans que personne, ni l’établissement scolaire, ni les services sociaux, ni même des intervenants associatifs tels que nous, ne puissions agir. Il s’agit souvent ici de nos échecs les plus amers.

    Face à ce paysage quelque peu sombre,
    y a-t-il des exceptions et des solutions ?

    Des exceptions, il y en a bien évidemment. Certaines jeunes filles issues de familles originaires de l’Ouest de la Turquie plus urbaine, originaires de familles Alevis plus ouvertes et tolérantes, ou tout simplement de familles désireuses de voir réussir leur enfant et qui lui laissent la liberté de choisir et de mener sa vie comme elle l’entend. On peut alors voir des jeunes filles qui sortent du lot et font des études supérieures, parfois très brillantes, qui accèdent à des emplois auxquels elles ont aspiré et qui les valorisent. Elles peuvent assurément rencontrer à ce stade, d’autres difficultés mais qui sont les mêmes pour toutes quelle que soit l’origine de la jeune fille. Ces embûches sont d’ordre économique et sociale ou encore, peuvent être liées aux discriminations dans l’accès à l’emploi.

    Pour l’heure, notre association, ELELE, est davantage confrontée aux problèmes pré cités des violences et nous axons donc nos actions dans la prévention de ces phénomènes et leur résolution. Mais nous mettons aussi en place des actions pédagogiques ou culturelles qui visent la réussite et l’épanouissement de celles qui peuvent nous rejoindre.

    Car nous en sommes parfois là : il est des jeunes femmes qui aspirent à vivre leur double culture en toute harmonie mais dont la liberté est tellement bâillonnée qu’elles n’obtiennent même pas le droit de participer à une soirée culturelle ou à une sortie.

    L’association ELELE n’est pas une association pour femmes, même si son équipe est majoritairement féminine. Nous recevons dans nos permanences sociales et juridiques autant d’hommes que de femmes. Nous organisons des interventions collectives d’informations sur les droits et devoirs aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Nos actions culturelles qui ont pour but de faire connaître la culture turque s’adressent à tous les publics.

    Mais il est vrai qu’avec le temps, l’évolution des familles nous a conduit à développer de nombreuses actions spécifiques en direction des femmes et des jeunes. Des cours de français pour les femmes, des ateliers pédagogiques pour les jeunes scolarisés, des informations collectives aux femmes sur leurs droits, leur santé mais aussi des loisirs et des promenades dans Paris ou des visites dans des musées. Nous avons mis en place voici deux ans des groupes de paroles dans le cadre d’une action de parentalité en suivant une méthode émanant de la fondation ACEV (Fondation d’Éducation Mères/enfants) d’Istanbul. Enfin, les femmes disposent d’une assistance psychologique avec la présence ponctuelle d’une psychologue.

    Certaines de nos manifestations culturelles peuvent viser en particulier les publics féminins et elles peuvent en être les « actrices », les partenaires ou grâce à elles valoriser leurs savoirs - faire.

    Dans le champ de l’accompagnement social, ELELE propose aux femmes un suivi social individualisé pour de la recherche de formation ou d’emploi adapté. Et les publics scolaires, dans les collèges et lycées, sont les cibles d’actions de prévention contre les mariages forcés, souvent en partenariat avec d’autres associations.
    Un travail de médiation auprès des familles peut accompagner celles qui sont victimes de violences. Sur cet aspect, il faut dire que la surcharge est lourde et les difficultés liées à la recherche d’hébergements adaptés, énormes. Il arrive même que les intervenantes d’ELELE prennent des risques. Les pouvoirs publics après de longues années de déni de ces problèmes au nom de la peur de la stigmatisation, sont aujourd’hui de plus en plus sensibles à ces phénomènes, mais l’aide pour la résolution du problème d’hébergement est largement insuffisante et souvent inadaptée. Ces situations, avant de pouvoir être traitées par les services publics de droit commun, les acteurs sociaux ou éducatifs, pèsent très lourdement sur les associations qui sont amenées à travailler dans l’urgence, parfois « sans filet » et nous avons parfois le sentiment de bâcler un accompagnement qui nécessiterait beaucoup plus de moyens, de précautions et de temps.

    Une autre question est celle de l’accès à leurs droits par ces femmes particulièrement fragilisées. Il faut des outils et il en existe peu, notamment en langue d’origine.

    Une plaquette en turc et en français sur les violences, éditée par l’association (et qui en est malheureusement à sa troisième édition), une fiche d’information pour les jeunes filles, un film dont nous avons été partenaires, que nous utilisons comme outil de formation d’acteurs, mais qui commence à dater et une pièce de théâtre d’ombres sur les mariages forcés dont nous avons soutenu la création, réalisé par un jeune marionnettiste issu de l’immigration.

    Mais finissons par quelques notes plus optimistes : ELELE essaye aussi, autant que faire se peut, d’aider les jeunes qui ont des talents artistiques à faire connaître et développer leurs talents. C’est ainsi que nous avons organisé de nombreuses expositions notamment de jeunes, peintres ou stylistes et des concerts. Nous avons organisé un atelier théâtral, un colloque sur les jeunes turcs en Europe et réalisé un concours d’écriture qui a été remporté par trois jeunes filles.
    Enfin, nous soutenons toutes les entreprises de création d’associations par les jeunes et il faut dire que pour les turcs, au sein d’une multitude d’associations tournées vers le culte, ce sont les jeunes filles qui, souvent se lancent dans cette formidable entreprise citoyenne qu’est la création d’une association à visée sociale ou culturelle.
    Lorsque les jeunes filles disposent de liberté, nous tentons de les encourager à la participation politique et citoyenne. L’exemple de quelques députées d’origine turque en Allemagne ou aux Pays-Bas est en cela particulièrement encourageant. Nous espérons donc que demain, lorsque la France rattrapera enfin son retard sur ses voisins européens et permettra à des jeunes nés de parents étrangers d’être élus nous verrons aussi quelques élues d’origine turque dans les instances locales voire, nationales.

    Le chemin est encore long mais l’intégration, la liberté et l’égalité des personnes ne sont ni le résultat du hasard ni le fait du temps. Pour obtenir que les femmes de l’immigration accèdent à l’autonomie, il faut travailler à faciliter leur émancipation, l’accès à leurs droits et se battre pour leur égalité et leur liberté à devenir des individus libres de leur corps et de leur esprit. Cela, c’est du travail - parfois ingrat- des moyens, une plus grande légitimation de nos actions et beaucoup d’ambition pour elles afin qu’elles deviennent totalement maîtresse de leur propre destin.