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Femmes

8 mars 2007

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    LES PROJETS MIGRATOIRES DES FEMMES CHINOISES EN FRANCE

    Florence Lévy
    Doctorante au CECMC ( EHESS )

    Depuis près d’une dizaine d’année, la France voit arriver une nouvelle population d’immigrés en provenance du nord de la Chine et collectivement appelés Dongbei. Ce courant migratoire est original à plus d’un titre : il prend à contre pied notre vision classique des migrations et il se distingue aussi nettement des migrations chinoises déjà installées en France.

    Loin du cliché du migrant économique - un homme jeune, célibataire et peu qualifié, s’inscrivant dans des réseaux communautaires - ces nouveaux arrivants sont des individus isolés, engagés sur des trajectoires de rupture, provenant de régions sans tradition migratoire vers l’Europe et pionniers à ce titre. Qui plus est, il s’agit en majorité de femmes (70 %), d’âge mûr (la quarantaine), anciens petits cadres appartenant à une classe moyenne en Chine.
    Ces migrants ne s’apparentent pas à ceux que l’on appelle les « Chinois du XIII° arrondissement » qui sont arrivés en France en tant que réfugiés politiques depuis les anciennes colonies d’Indochine. Pour les Dongbei, les motivations politiques sont clairement mineures par rapport aux objectifs économiques de la migration. Ils ont également peu en commun avec le courant majoritaire chinois, originaire du Sud de la Chine et en particulier des alentours de la ville de Wenzhou, dont ils tirent leur surnom. Ces Wenzhou sont de jeunes hommes et femmes qui s’inscrivent dans une chaîne migratoire déjà centenaire et très vivace. A peine arrivés, les familles ou amis déjà installés en France les prennent en charge et les aident à trouver rapidement un logement et un emploi, souvent dans l’entreprise d’un compatriote. Pour la plupart peu qualifiés et provenant de régions semi rurales, ils sont préparés à vivre en France une vie qu’ils savent à l’avance éprouvante et dans la clandestinité. Les premières années sont consacrées à rembourser leur colossale dette de voyage. A plus long terme, leur objectif est, après avoir obtenu une régularisation de leur situation, d’accumuler un capital afin d’acheter un petit commerce ou un atelier et de devenir à leur tour « patron ». En somme, leur parcours migratoire est envisagé sous le signe de la mobilité, qu’elle soit sociale ou économique.

    Au-delà de la distance géographique qui sépare les lieux d’origines de ces deux courants migratoires chinois, c’est surtout la distance sociale qui va poser problème en France. Contrairement au cliché d’une entraide et d’une solidarité qui serait propre à la « communauté chinoise » perçue comme homogène, on va voir se mettre en place des stratégies de distinction mutuelle, voire d’exclusion et de rivalité de la part de ces deux groupes, qui se cristallisent sur des lignes d’opposition :
    Face aux Wenzhou, majoritairement ruraux, les personnes du Dongbei sont toutes urbaines et ont, à ce titre, été bénéficiaires d’un traitement privilégié en Chine. L’État communiste favorisait grandement les citadins, leur offrant une gamme de services sociaux qui s’étendait des facilités de scolarisation, à l’attribution d’un emploi dans une entreprise étatique, d’un logement à une couverture médicale et de vieillesse. Ces avantages, encore actuellement difficilement accessibles aux ruraux, ont contribué à créer une fracture radicale entre deux catégories de citoyens que les parcours de vie opposent. Cette coupure se reproduit en France entre ces deux populations : les Wenzhou trouvent les Dongbei arrogants et peu travailleurs, alors que les Dongbei estiment souvent que leurs employeurs potentiels, Wenzhou, sont des « campagnards peu civilisés ».

    Face aux Wenzhou dont le niveau moyen de scolarité tourne autour du primaire ou secondaire, beaucoup de Dongbei affichent un niveau d’études supérieur à la moyenne nationale avec des diplômes de lycée ou d’université. Cela se traduit aussi par des niveaux de langues extrêmement différenciés. Alors que les Wenzhou maîtrisent mal, à l’oral comme à l’écrit, la langue nationale et sont à ce titre considérés par les gens du nord comme des personnes « incultes », les Dongbei s’enorgueillissent d’un bon niveau en mandarin. C’est d’ailleurs pour cet atout qu’ils sont recrutés par les familles Wenzhou qui souhaitent transmettre cette langue à leurs enfants. Les dialectes qu’ils utilisent dans le quotidien, sont généralement peu valorisés car trop « régionalistes » ; quant à celui de la région de Wenzhou, il n’est utilisable qu’entre « pays » et complètement incompréhensible à tous les autres Chinois. Mais en France, il va devenir un outil important pour unifier les Wenzhou et isoler les Dongbei en permettant aux premiers de communiquer sans se faire comprendre des seconds.
    Les trajectoires professionnelles en Chine ont aussi été très différentes. Les personnes du Nord ont été employées dans des grandes entreprises d’État, alors considérées comme le fleuron de l’économie communiste et leur parcours a longtemps été perçu comme enviable. Si la plupart avaient des postes intermédiaires de techniciens ou d’encadrement, tels que comptables ou chef de services, d’autres faisaient partie du personnel de direction ou étaient médecins. Tous ces anciens « cols blancs » ont tendance à regarder de haut les parcours de petits artisans commerçants des Wenzhou, qui pourtant sont devenus en France leurs employeurs majoritaires.

    Les personnes du Nord, migrants pionniers, qui sont venues « à l’aventure » sans connaître quiconque en France, se retrouvent ainsi confrontées à la chaîne migratoire ancienne et organisée des Wenzhou. Cela se retrouve au niveau de la répartition équilibrée des sexes mais est surtout sensible en terme de nombre : les Wenzhou sont suffisamment nombreux pour vivre en cercle fermé et dans le cadre d’une économie « ethnique ».
    En outre, leur migration couvre plusieurs générations et ils ont eu le temps d’apprendre la langue et de comprendre le fonctionnement de la société d’accueil. Les Dongbei quant à eux, sans capital social ni maîtrise du français, sont loin d’être dans une position d’autonomie et dépendent complètement des structures communautaires déjà mises en place par leurs prédécesseurs du Sud. Ceux-ci occupent donc en tant qu’intermédiaires incontournables une position stratégique et de pouvoir dont ils tirent parti. Toute information devient dès lors un service payant, car sinon inaccessible. En outre, les Wenzhou estiment parfois la migration des personnes du Nord comme bien « confortable » au regard de la leur car ils peuvent bénéficier des débouchés offert par le marché « ethnique » de l’emploi créé par eux et surtout n’ont pas eu à débourser les sommes astronomiques de passage qu’eux-mêmes ont du payer. Certains, aigris, s’attachent en position d’employeur, à faire rattraper ces difficultés aux personnes du Nord.
    En somme, se font face en France deux flux migratoires distincts par leur composition et leurs statuts : les Wenzhou venus dans le cadre de projet familiaux, souvent mariés avec des enfants et déjà « établis » économiquement en France jugent d’un très mauvais œil ce flux, composé majoritairement de femmes isolées, souvent divorcées en Chine, et qui ont tout laissé derrière elles, y compris leur enfant. Sont alors bien sûr véhiculés tous les clichés courants de mauvaise vie et de petite moralité des femmes seules ou divorcées.

    Ainsi, dans le quotidien, les deux groupes s’opposent et se défient. Les migrants du Nord, ne pourront guère profiter en France du précieux réseau de solidarité mis en place par leurs prédécesseurs du Sud. Cette absence va leur faire cruellement défaut et marquer profondément leurs trajectoires parisiennes et leurs conditions de séjour, notamment celle des femmes.
    Elle va tout à la fois jouer le rôle de « sas » d’arrivée, proposant des services d’ordre vital tout en se transformant en un milieu enfermant voire oppressif où tous les services ont un coût.

    A Paris, elles cumulent en effet toutes sortes de fragilités. Femmes seules, sans papiers, ne maîtrisant ni la langue ni les usages français, elles n’ont d’autre alternative que de se replier dans l’immédiat sur la communauté chinoise de Paris, essentiellement dominée par les Wenzhou.

    Pour se loger, elles ont affaire à des « exploitants de logements ». Pour une centaine d’euros par mois, elles partagent avec une dizaine d’autres migrants chinois un petit appartement au confort spartiate transformé en dortoir parfois mixte où leur seule intimité se réduit bien souvent à l’espace de la couchette de leur lit superposé, isolée par un simple rideau.
    Pressées de trouver un emploi, et faute de réseau, elles s’adressent à des intermédiaires qui pour une part de leur salaire à venir vont leur présenter des places chez des « compatriotes ». Le choix est limité, toujours au noir, et en dessous des minima et protections nationales. La plupart sont bonnes à tout faire ou nourrices pour 600 à 900 euros mensuels, employées à domicile, disponibles à tout moment, avec des horaires infiniment extensibles. Les plus chanceuses travaillent comme ouvrières dans les ateliers clandestins de confection ou sont employées dans les restaurants et commerces « chinois ». Sur ce marché de l’emploi, les rapports entre employeurs et employés sont extrêmement durs et relèvent souvent de conditions d’exploitation. Les conditions de travail, les horaires et les rémunérations sont peu négociables, les conflits se résolvent fréquemment par le licenciement sec ou le départ. Il faut noter que la politique gouvernementale de chasse aux immigrés clandestins et au travail au noir contribue à aggraver les conditions de travail et de rémunérations en augmentant la marge de pression des employeurs.
    A cela s’ajoutent des relations très conflictuelles, qui prennent leur source dans les rivalités régionales que nous avons décrites plus haut. Cela se manifeste souvent par un mépris affiché haut et fort de la part des Chinois du Sud, en situation d’employeurs. Leurs employées du Nord estiment que ces relations de domination sont un des aspects les plus éprouvants de leurs vies à l’étranger. Elles ne s’y étaient absolument pas préparées. Certaines n’y tenant plus préfèrent démissionner plutôt que d’avoir à supporter ce qu’elles estiment être une humiliation quotidienne. Or, il existe peu d’alternatives pour gagner de l’argent à Paris.
    Ayant le sentiment « de ne pas avoir eu le choix », d’avoir été « forcées par la vie », certaines femmes se lancent dans une nouvelle voie : la prostitution de rue. Bien que cette activité soit de loin plus lucrative que les emplois communautaires, elle reste très stigmatisée et source de honte. C’est cependant grâce à cet emploi autonome - à ce jour la plupart des femmes n’ont pas de « protecteurs » - que ces femmes retrouvent, aux yeux de leur famille restée en Chine, leur dignité car elles peuvent enfin accomplir l’objectif initial de la migration en envoyant de l’argent à leur enfant et remplir ainsi le rôle de « bonne mère de famille ».


    BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE

    - Cattelain Chloé (coord.), 2002, Les modalités d’entrée des ressortissants chinois en France, Paris, Direction de la Population et des Migrations, ministère de l’Emploi, de la Solidarité et de la Cohésion sociale (non publié).
    - Gao Yun et Poisson Véronique, 2005, Le trafic et l’exploitation des immigrants chinois en France, Genève, Bureau International du Travail.
    - Gao Yun, Lévy Florence et Poisson Véronique, 2006, « De la migration au travail, l’exploitation extrême des chinois-e-s à paris » dans Travail, genre et sociétés, n° 16, pp. 53-74.
    - Levy Florence, en attente d’édition, « Les migrations des femmes du Nord de la Chine : l’exil, alternative à une situation de déclin ? » in Véronique Manry et Natalia Ribas Mateos, Mobilités au féminin.
    - Poisson Véronique (dir.), 2005, « Chinois de France », Hommes et migrations, n° 1254, 153 p.
    - Poisson Véronique, 2004, « Franchir les frontières : le cas des Chinois du Zhejiang en diaspora », Paris, Thèse de doctorat, EHESS.